Réaction à l’article « Homoparentalité, le droit d’adopter ? » paru dans L'Appel, N°279, septembre 2005

Pendant des millénaires les gens ont mis des enfants au monde sans trop se poser de questions sur leurs responsabilités, leurs capacités éducatives ou les droit des enfants à naître. Beaucoup souvent ne savaient même pas très bien comment « on faisait » les enfants. Les enfants vous venaient, on les prenait ou on les abandonnait, on les éduquait bien ou mal selon les cas.

Le XXe siècle et l’arrivée de la contraception conjuguée à une révolution culturelle, le rapport au corps s’est modifié, ainsi que mille autres modèles culturels qu’il serait trop long d’énumérer ici. Les femmes et les hommes sont devenus responsables, bon gré mal gré, de la décision de mettre un enfant au monde et de l’éduquer. Si je peux choisir de faire un enfant et le moment ou je souhaite l’avoir, l’enfant cesse en effet de « survenir » dans ma vie, il devient le fruit de ma décision, de mon désir d’enfant… Il risque, plus que jadis , devenir un objet qui comble un vide et ne pas être accueilli pour lui-même.

Décider d’avoir un enfant est une situation née de la modernité et c’est une responsabilité aussi nouvelle que lourde pour beaucoup d’entre nous.

Serai-je un bon parent ? Notre couple, notre famille est-elle en état de donner à cet enfant qui va venir tout ce dont il aura besoin ? etc. A vrai dire les futurs parents ont peu de repères pour répondre à ces angoissantes questions.

En tant qu’homosexuels, prétendre que nous savons ce qui est bien ou pas bien pour l’enfant serait vraiment présomptueux. Il n’y a pas de raison que nous sachions mieux que les hétérosexuels les réponses aux difficultés de la vie. La question de l’adoption par les couples de même sexe est une question grave qui mérite débat. Il est sain qu’on fasse le tour de la question, que la controverse ne soit pas escamotée, que les points de vue soient entendus le plus largement possible dans un climat serein et d’écoute mutuelle.

Nous vous remercions de contribuer à ce débat dans votre publication, et nous voudrions modestement apporter quelques éléments de réflexion.

Le droit de l’enfant
Un élément de complet accord tout d’abord : il faut penser au droit de l’enfant. Et rejeter l’idée d’un droit à l’enfant. Sur ce thème trois observations :

Les homosexuels hommes et femmes élèvent déjà des enfants. Il convient d’abord de donner à ces enfants élevés dans des familles homoparentales les mêmes droits que les enfants de familles « traditionnelles ». La proposition du professeur Jean-Louis Renchon de répondre à cette nécessité par la création d’un droit spécifique appelé « parenté sociale » crée une situation de discrimination. Les enfants « homoparentaux » relevant d’un droit « égal pas tout a fait le même ». D’où vient cette volonté de marquer coûte que coûte une différence statutaire entre enfants, si ce n’est de quelque chose qui se ramène au fond à rien d’autre que de l’homophobie ?

Seconde observation : on n’a pas le droit d’imposer des « problèmes supplémentaires » aux enfants. C’est en effet déjà assez difficile d’élever des enfants dans un couple « normal » ; alors ce doit être encore plus difficile dans un couple où il y a deux papas ou deux mamans ! On voit arriver les problèmes identitaires, de développement psychique, etc. L’enfant aurait « droit » à un papa et à une maman. Comme le dit Mme Meulders-Klein, l’enfant à « droit » à une vie familiale normale. Nous ne tirerons pas argument des études « controversées » qui montrent qu’il n’y a pas de problème, ni des pratiques séculaires qui consistaient à confier les bébés abandonnés à des monastères (on se demande comment se développait le psychisme des chérubins dans ces univers à la sexualité niée…). Ni même de tant d’enfants élevés, de tout temps, par des mamans seules ou des grands papys, et qui n’ont pas manqué cependant de trouver dans leur entourage les référents sexuels masculins et féminins. Les gays et les lesbiennes vivent dans le monde « normal », il y a des hommes et des femmes très proches d’eux qui partagent leur existence.

Troisième observation : le modèle traditionnel « papa, maman et moi » est en perte de vitesse dans les faits. De très nombreux enfants sont élevés de nos jours par des familles monoparentales ou des familles recomposées. Ils apprennent à se construire au travers des fluctuations relationnelles de leurs géniteurs. Ils ont ainsi parfois deux ou trois papas ou deux ou trois mamans, et plus encore de papys et mamys, d’oncles et tantes… Et c’est peut-être une bonne chose, tout compte fait.

L’argument que nous voudrions faire entendre est celui qui vient de notre propre témoignage de vie. Nous sommes des gays et des lesbiennes, mais nous avons été des enfants et nous avons vécu la vie d’enfants homosexuels. Nous nous souvenons de ce que cela a été comme souffrance, comme calvaire parfois d’être élevés dans des familles et des univers sociaux où toute référence positive à l’homosexualité était bannie, où les seules images qu’on nous proposait de nous-mêmes étaient des blagues, des caricatures et des insultes. On nous dit tout le temps de quitter notre discours victimaire, que les temps ont changé, que la société a évolué, que les homosexuels aujourd’hui ont des droits (certains pensent même que nous en avons trop, que nous sommes un puissant lobby !). Vos lecteurs savent-ils que le taux de suicide chez les adolescent homosexuels en France (voir un numéro récent du « Monde ») est 13 fois supérieur à celui des ados hétéros ? Savent-ils que les ados homos qui ont raté leur suicide ont expliqué que ce qui était insupportable à vivre pour eux, ce n’était pas leur homosexualité en tant que telle mais le sentiment de totale solitude et l’homophobie ambiante, très souvent familiale ?

Nous pensons qu’être élevé dans des familles où circulent des modèles ouverts est un droit pour les enfants et qu’il est gravement dommageable qu’un enfant sur dix (il paraîtrait qu’on est 10% sur la terre !) soit privé de modèles positifs d’identification. Rencontrer à la crèche, à l’école, dans la vie de tous les jours des petits garçons et des petites filles élevés par deux papas ou deux mamans, c’est pour beaucoup d’enfants une condition pour se sentir normaux. Plus encore si ces familles sont réellement acceptées et socialement reconnues par le droit comme des familles normales à part entière. Le mariage et l’adoption par des personnes de même sexe est un signal social fort de la « différence réellement tolérée ». Il nous semble parfois que certaines familles « hétérosexuelles » opposées aux droits des homos font preuve de refus de la « différence ».

Pour terminer sur cette question, le droit de l’enfant à avoir toutes ses chances en étant élevé dans une famille « normale » avec le moins de problèmes possibles devrait… limiter le droit à avoir des enfants à beaucoup de citoyens !

Et si après tout, il s’avérait que ce puisse être un atout éducatif pour un enfant d’être élevé par des homosexuels ?

L’enfant n’est pas un objet sur un marché

Relevons aussi deux arguments particulièrement nauséabonds à l’encontre de l’adoption par les personnes du même sexe.

D’abord l’argument des « pays d’origine », pourvoyeurs des enfants étrangers adoptables dans notre pays. Ces pays ne veulent pas de l’homosexualité et s’ils s’aperçoivent que la Belgique la tolère et que les enfants à nous confiés risquent de tomber dans les sales pattes de ces pervers, ils ne nous enverrons plus d’enfants. Soyons donc aussi homophobes qu’eux et nous recevrons encore des enfants. L’argument est une atteinte à l’universalité des droits humains.

Ensuite l’argument qui se demande où on va si les homos se mettent à avoir le droit d’adopter alors qu’il n’y a déjà pas assez d’ enfants adoptables à l’heure actuelle pour les couples normaux… . C’est assez déconcertant de faire appel à cet argument de pénurie sur le « marché » de l’adoption ! Qui a dit qu’il ne fallait pas confondre le droit de l’enfant et le droit à l’enfant ?

L’Église

Il y aurait sans doute encore beaucoup à dire et à développer, notamment sur les arguments développés par l’Eglise catholique, mais ce n’est sans doute pas le lieu de le faire. Constatons seulement que ce que disent les autorités ecclésiastiques de la sexualité semble frappé de non pertinence sociale, tant nos contemporains mêmes catholiques ont manifestement décidé de vivre leur vie sans écouter leurs éminents pasteurs, sur ce chapitre du moins.

Regrettons quand même ce décalage profond auquel semblent se résigner nos pasteurs. Il serait sans doute souhaitable que nos Églises cherchent plus à rejoindre les réalités vécues, notamment par les chrétiens homosexuels…